Liste des actualités

Sait-on chiffrer l’entreprise ? Les ressources humaines face aux exigences du « reporting »

par TRAN Nathalie, le 13 Avril 2010
Sait-on chiffrer l’entreprise ? Les ressources humaines face aux exigences du « reporting »

Bernard Colasse, professeur de Sciences de gestion à l’université Paris Dauphine, directeur de recherche au Centre de Dauphine Recherches en Management, est intervenu au 1er Café, le 13 avril, sur les trois questions suivantes : Sait-on chiffrer l’entreprise ? Comment la chiffre t’on aujourd’hui ? Quelle est la place de l’humain dans ce chiffrage ?

Ce que l’on chiffre ce n’est pas l’entreprise, ce sont les indicateurs », affirme Bernard Colasse. Préalablement, il faut modéliser l’entreprise, mais en obéissant à des règles, des conventions reconnues. C’est l’entité juridique qui est d’abord prise en compte puis la dimension économique et enfin le portefeuille d’actifs. Selon la définition et les conventions adoptées, le chiffrage de l’entreprise et, notamment de son résultat, sera différent. Plus la réglementation est précise, plus la possibilité de « contourner » la réglementation est aisée.

Les conventions de bornage définissent les cadres d’exécution, telle la loi de 1885 sur les groupes. Des conventions d’évaluation vont permettre d’évaluer, de « saisir en monnaie » avec toutefois une mesure des valeurs non évaluables. « Le bilan n’est pas la représentation conventionnelle de l’entreprise ». Selon la définition des conventions, le chiffrage de l’entreprise et les résultats sont différents.

Qui doit fixer les normes comptables ? Les premières mesures comptables datent de 1694 (édit de Colbert signé par Savary) ; on parlait d’inventaire, le bilan est apparu au XIXe siècle. Aujourd’hui, ce sont les grandes entreprises et les grands cabinets qui détiennent ce pouvoir. C’est l’IASB (Internet Accounting Standards Board) qui est l’organisme qui fixe les normes. Le chiffrage de l’entreprise débouche sur une vérité construite et validée socialement. Le triomphe du modèle anglo-saxon (modèle actionnarial) est affirmé. Le support est le cadre conceptuel de l’IASB. L’information comptable est destinée d’abord et avant tout à l’investisseur boursier. Ce dernier est intéressé par la valeur de l’entreprise. Le « bon critère » d’évaluation est donc la valeur du marché. Les valeurs actualisées sont un substitut, par exemple, à ce qui ne peut être évalué en termes de valeur de marché. De nouveaux concepts émergent, celui de « comprehensive income », par exemple. Avec les normes internationales, ce sont les repères cognitifs qui changent.

Quelle est la place de l’humain dans le chiffrage de l’entreprise ? C’est une charge, à la rigueur une dette, jamais un actif. C’est une charge en termes de rémunérations devant des collaborateurs de l’entreprise et des prestataires de service. Ces « charges de l’humain » sont disséminées dans le compte de résultat. Ce peut être une dette ou une provision pour charge. A titre d’exemple, nous pouvons citer les engagements de retraite, les régimes à cotisations définies. Des dettes et surtout des provisions sur l’humain apparaissent donc au bilan ou en annexe.

L’humain pourrait-il être un actif ? Les dépenses de recrutement, de formation… font baisser le résultat. Pourquoi n’inscrit-on pas la formation dans l’actif ? Parce que l’entreprise ne contrôle pas l’actif créé : les collaborateurs formés peuvent partir ! Des palliatifs face à cette cécité comptable, face à l’investissement dans l’humain existent : la reconnaissance hors comptabilité (bilan social, rapport sociétal), la reconnaissance implicite à l’occasion des fusions acquisitions dans le goodwill.

En conclusion, la comptabilité pénalise l’humain ce qui n’est pas sans incidence sur les décisions managériales qui le concerne. La vraie question est comment passer d’un système de mesure taylorien à un système de mesure de capital humain ?