Actualités

Université 2016 - RH, le temps des ruptures : dans le modèle du salariat ?

Université 2016 - RH, le temps des ruptures : dans le modèle du salariat ?

Par Hélène XUAN

Même si le travail en France reste celui du salariat avec 23 millions d’actifs sur 26, des ruptures nettes dans le rapport au travail sont visibles ces dernières années. La promesse du contrat de travail est rompue. Le CDI n’est plus la norme sociale même s’il reste le sésame pour accéder au marché du logement et à celui du crédit. Les recrutements en CDI se font rares. Seuls les anciens élèves des écoles d'ingénieurs sont recrutés à 75 % en CDI. La norme sociale pour les jeunes est le CDD : le taux d’emploi en CDI est seulement de 25 % à vingt-deux ans, pour plafonner à 50 % à vingt-cinq ans. Cette première rupture contractuelle s’accompagne d’une redéfinition des rapports au travail, en marge du salariat. 

Un nouveau rapport au travail : l'entrepreneuriat

En moins de 10 ans, l'entrepreneuriat est devenu une nouvelle voie pour « travailler ». La jeunesse française considère qu’elle est un moyen d’avoir un travail épanouissant. Près d’un million d’individus (chiffres de 2015) y ont également trouvé, en devenant autoentrepreneur, une voie pour développer des compétences et asseoir un complément d’activité.

Dans une étude réalisée par la Chaire Transitions démographiques, transitions économiques (TDTE), il ressort que presque 3 % des jeunes de moins de 25 ans passent à l’action et deviennent entrepreneur. Si l’écart entre le désir d’entreprendre et la réalisation est le plus élevé des pays de l’OCDE, cette tendance à l'entrepreneuriat ne doit pas être sous-estimée. Il y a encore 10 ans, on ne voyait rien apparaître dans les chiffres. Un pied chassant l’autre, ils s’éloignent de l’emploi salarié et pénètrent le monde de l'entrepreneuriat pour d’abord exercer un travail stimulant et avoir de la liberté au travail. Le développement de l’économie collaborative témoigne également de ce nouveau rapport au travail. Si discret jusqu’à présent, la structuration de cette économie se confirme. Dans sa dernière étude, Deloitte estime à 23 milliards d’euros les revenus de cette nouvelle économie, dont presque 6 milliards en France.


Des ruptures radicales : polarisation du marché du travail et digitalisation de l’économie

Longtemps annoncées, les transformations du marché du travail sont désormais visibles et s’opposent violemment au compromis fordiste. De cette époque, nous héritons de la rémunération à l’ancienneté qui permet à la fois de rémunérer les diplômes des jeunes recrues et l’ancienneté des plus anciens. À emploi équivalent, les jeunes étaient mieux rémunérés que leurs aînés en début de carrière. Avoir 45 ans dans les années 1990 permettait de gagner 6% de plus que les trentenaires, toutes choses égales par ailleurs (travaux de Baudelot et Establet, 2007).

Aujourd’hui, sous les effets de la polarisation et de la révolution digitale, l’échelle de valorisation du travail change et donne aux compétences ce qu’il prend à la séniorité. La digitalisation de l’économie devrait détruire autour de 40% des métiers d’aujourd’hui (rapport de Roland Berger, 2014), essentiellement des métiers du routinier et engendrer cette polarisation du marché du travail autour des « ultra diplômés » et des « moins qualifiés ». Les contreparties ne se négocieraient pas tant en termes de salaire pour compenser l'effort au travail, mais sur des compétences à créer de la valeur ou de l’utilité pour la société. Chacun aurait désormais le droit de se former, grâce au Compte Personnel de Formation (Loi de mars 2014), quel que soit son âge, pour maintenir ou acquérir des compétences. Cette évolution radicale du marché du travail va dans le sens des discours portés depuis plusieurs années sur une plus grande mobilité professionnelle, et de ceux très en vogue, sur l’évolution des rapports au travail (plus créatif, libérateur, etc.) avec un mode de collaboration proche de celui des intermittents du spectacle : « Le statut de demain, c'est le statut d'intermittent du spectacle » pour reprendre les termes de Jacques Attali.


Des ruptures sociales aux deux bouts du marché du travail

Nos travaux mettent en évidence l’émergence de deux générations « pivots » - jeunes et seniors - toutes deux victimes de la fin du compromis fordiste, et en même temps, acteurs du nouveau contrat social. Ce qui les rapproche, c’est leur exclusion du marché du travail et l’injonction qui leur est faite à « travailler plus » pour financer la protection sociale.

En 2015, la France recense 8,2 millions de seniors entre 55 et 64 ans, dont seulement près de la moitié est en emploi contre 62% au Danemark. Comme les plus jeunes, ils sont de plus en plus exposés à la précarité (entre 2010 et 2015, le taux de chômage des plus de 50 ans a augmenté de 70%) et subissent donc la première des discriminations, celle de l’âge face à l’emploi : 48,2% des 55-59 ans vivent un chômage de longue durée, voire ne retrouvent jamais d’emploi. Les analyses menées par la Chaire TDTE montrent qu’une mesure efficace à court terme serait de ré-allouer 0,5 milliard des fonds de la formation professionnelle vers les seniors pour atteindre 3 milliards d’euros - la formation restant la mesure économique la plus efficace pour les maintenir en emploi.

Quant aux jeunes, on leur demande d’avoir confiance dans le système et de s’insérer sur le marché du travail. Or, la valeur du travail a changé. Celui-ci ne peut plus être présenté comme le moyen d’accéder au bonheur et n’est plus le garant d’un égal accès aux droits sociaux (santé, retraite, etc.) pour les jeunes générations. Face au déficit de la protection sociale en matière de retraite et de santé d’une société vieillissante, il a fallu admettre que le rythme actuel et à venir de la croissance économique ne suffirait pas à le combler (estimé à 1% à 1.5%). 


Retraite et santé : de nouveaux risques ? des ruptures anciennes

Les risques psycho-sociaux : les nouvelles maladies professionnelles

A l’âge de la retraite, en matière de santé, hommes et femmes sont égaux sur le plan physique mais pas psychologique : les femmes sont près de 3 fois plus touchées par des troubles mentaux. En effet, 7.1% des femmes présentent des troubles anxieux généralisés contre 2.7% des hommes. Cela se traduit par une consommation d’antidépresseurs par les femmes presque 2 fois supérieure à celle des hommes seniors (6.5% des hommes consomment des antidépresseurs contre 11% des femmes).

Ces nouveaux risques redonnent une actualité vive à définir et compenser la pénibilité au travail. Il ne s’agit plus seulement d’assurer l’incapacité/ invalidité physique, de réduire les arrêts maladies, de définir le nombre de trimestres compensatoires au titre de la retraite, mais de mieux prévenir la survenance de troubles mentaux liés au stress et les suicides.

Le risque de vieux retraités pauvres : les effets des réformes passées (1993, 2003, 2010)

Avec le modèle macroéconomique MELETE, les travaux de la chaire TDTE ont évalué l’impact des réformes de retraite sur le niveau de vie des différentes générations. Les retraités, suite aux réformes engagées depuis 1993, devraient connaitre une dégradation de leur pouvoir d’achat, évaluée à une baisse de 10 points de pourcentage du taux de remplacement moyen entre 2005 et 2060. Cette perte de pouvoir d’achat s’explique certes par une hausse des revenus des actifs (+ 0.24 % en moyenne chaque année), mais également par une baisse des pensions (-0.38 %). Ainsi, les dernières réformes se font davantage en défaveur des retraités, au point de devenir les nouveaux sacrifiés de la protection sociale ? 

Hélène Xuan est économiste et déléguée générale de la chaire Transitions démographiques, transitions économiques. Elle est également l’auteur de Vivre un siècle (Editions Descartes, 2011) et co-auteur de France, le désarroi d’une jeunesse(Eyrolles, 2016).


Partager cette publication :

Articles similaires :

Vous devez être identifié pour laisser un commentaire