"Le cerveau a 230 millisecondes d’avance : quand on se dit que ça ne va pas, l’alerte est déjà enclenchée"
Quel est votre constat aujourd’hui sur la santé mentale des professionnels RH ?
Aude Selly : Le diagnostic est clair : les RH sont très souvent seuls. Cette solitude est le premier signal critique. Elle fragilise la capacité de recul et installe une tension de fond qui, non régulée, se transforme en épuisement. Il existe 6 signaux faibles à prendre au sérieux :
- Isolement relationnel : Petit à petit, la personne s’extrait du collectif.
- Perte de plaisir et de sens : Lorsque la phrase « je n’ai plus envie » s’installe c’est le socle identitaire qui vacille.
- Fatigue non récupérable : C’est n’est pas un simple coup de mou, mais un éreintement. Une charge cérébrale et corporelle qui ne redescend plus, même avec du repos.
- Comportements de compensation : tabac, cafés, alcool, psychotropes, réseaux sociaux… Autant de « béquilles » destinées à tenir coûte que coûte, tout en dégradant la récupération.
- Troubles du sommeil : Le signal le plus important. Quand le sommeil lâche, la ligne rouge est franchie.
- Changements de comportement : Hypersensibilité, irritabilité, difficulté à hiérarchiser… La personne devient sous tension.
En quoi l’apport des neurosciences change la manière de prévenir les risques psychosociaux ?
A.S. : Les neurosciences et mon modèle ONORAL® changent complètement la manière d’aborder la prévention des risques psychosociaux, parce qu’on s’est trompé pendant des années sur la nature même du stress. Jusqu’à présent, on a traité le stress comme une émotion, alors que le stress est une réaction cérébrale d’adaptation à une menace.
Le cerveau repère les menaces à travers les cinq sens, et c’est cela qui déclenche la réaction de stress. Chaque stimulus sensoriel peut activer l’amygdale, l’interrupteur du cerveau qui décide si ce qui nous arrive est « bon pour nous ou pas bon pour nous ». Si l’amygdale s’active, elle déclenche la production d’hormones de stress. Ce fonctionnement explique pourquoi les approches actuelles ne suffisent pas : on reste dans la réparation, au lieu d’être dans l’anticipation.
Grâce à l’indice de tension ONORAL®, basé sur les neurosciences la prévention devient primaire et permet :
- D’intervenir en amont, avant l’apparition des symptômes ;
- Se baser sur ce que le cerveau vit réellement, et pas seulement sur du déclaratif
- Repérer les stimuli concrets qui activent le stress ;
- Agir exactement là où la tension démarre ;
- Proposer des actions hyper-ciblées.
Quels outils ou rituels simples recommandez-vous aux DRH pour réguler leur charge mentale au quotidien ?
A.S. : Le premier rituel, c’est la pause silence. Quinze minutes par jour, porte fermée, sans aucune stimulation : pas d’écran, pas de notification. Le cerveau a besoin de ce blanc pour redescendre. C’est à ce moment‑là qu’il retrouve sa capacité de prioriser.
Ensuite, j’invite chacun à se créer son kit personnel de régulation. Ce kit est différent d’une personne à l’autre : une musique apaisante, la photo d’une personne, une respiration simple, ou même une petite marche de cinq minutes. L’idée, c’est de comprendre que chacun a son propre réglage neurobiologique.
J’insiste aussi sur le fait d’écouter son corps. Le corps parle, et il parle souvent avant nous. Quand j’ai mal aux cervicales, par exemple, c’est généralement que je ne sais plus où donner de la tête : il faut que je simplifie ce que je vois, que je clarifie mon visuel. Dans ces moments‑là, il faut redécouper ou répartir la charge.
Un autre réflexe essentiel, c’est de parler. À un pair, à un ami, ou même à un médecin. Le simple fait de verbaliser fait retomber la charge émotionnelle. Et cela réactive la clarté. On sous‑estime énormément ce que la parole peut faire.
Et puis il y a le « non ». Dire non, pour un RH, c’est difficile, mais c’est absolument nécessaire. Et dire non, ce n’est pas dire « je ne veux pas ». C’est dire oui à l’objectif, mais pas au comment. Je propose un cadre réaliste indispensable pour durer.
Quels leviers concrets pour impliquer les managers dans la prévention et décharger les équipes RH ?
A.S. : Il faut vraiment renverser le rôle des acteurs RH et les décharger. Le premier régulateur du stress, ce n’est pas le RH mais le manager de proximité, parce que c’est lui qui est au plus près de ce que vivent les équipes. Quand tout remonte aux RH, c’est que la situation est déjà allée trop loin.
La première étape, c’est une acculturation aux neurosciences pour le manager comprenne le fonctionnement de l’amygdale et des cinq sens. Le modèle ONORAL forme des neuro-managers. Quand il sait repérer ce qui active réellement la tension chez ses collaborateurs, il a déjà une longueur d’avance et peut alors :
- Installer des espaces de réflexion d’équipe, toutes les semaines, vingt minutes pas plus basés sur la tension dominante et le canal sensoriel d’activation identifiés par le modèle.
- Ensuite, on se demande simplement qu’est‑ce qui a été difficile cette semaine ? On se met d’accord sur deux micro‑actions.
Si vous étiez DRH, que diriez-vous à un confrère pour qu’il prenne soin de sa santé mentale ?
A.S. : Je dirais trois messages à retenir :
- Identifier une personne de confiance à qui parler : La solitude est le premier amplificateur de tension. Parler permet de rompre l’isolement et de rétablir un minimum de sécurité émotionnelle. Une simple conversation, même courte, suffit souvent à désamorcer la surcharge et à retrouver un début de recul.
- Mettre des mots sur ce qui dysfonctionne : Chercher à identifier le stimulus précis qui déstabilise : quelque chose de vu, entendu, ressenti, ou un rythme de travail devenu insoutenable. Nommer le problème de manière factuelle fait redescendre la charge mentale.
- Reconnaitre ce qui ne va pas : Admettre un état de tension ou d’épuisement n’est pas un aveu d’échec : c’est une forme de lucidité professionnelle. Cela demande du courage, et c’est précisément ce courage qui ouvre la voie à une vraie régulation durable !