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[Tribune] Des gilets jaunes dans l'entreprise ?

[Tribune] Des gilets jaunes dans l'entreprise ?

Au-delà des violences évidemment inacceptables des derniers jours, le phénomène des « gilets jaunes » est intéressant à observer non pas dans son fond mais dans les éléments qui ont contribué à le constituer.

Le « ras le bol fiscal » depuis longtemps théorisé avait d’ailleurs donné lieu à un débat au plus haut niveau de l’Etat durant le quinquennat précédent. Et pourtant, il a suffi de quelques mesures somme toutes classiques pour que le pays s’enflamme. Malgré une mobilisation faible, le mouvement est apparemment soutenu par l’opinion. Les études montraient certains points rassemblant les soutiens à des revendications pourtant opposées et contradictoires : le sentiment de délaissement, la lassitude et l’ignorance des réalités par les élites. Les corps intermédiaires, non seulement dépassés sont écartés voire rejetés par des « gilets jaunes » sans leader et sans organisation. Ces corps intermédiaires tentent par tous moyens de rappeler que ce mouvement porte des revendications qu’elles défendent depuis des années sans succès. D’autres tentent de rentrer dans le jeu en proposant des solutions. 

Il est probable que toutes cherchent surtout à comprendre comment ce mouvement a pu leur échapper. Souhaitons qu’elles osent s’interroger aussi sur elles même pour expliquer ce rejet. Les« gilets jaunes » ne font confiance qu’à eux car ils ne peuvent plus faire confiance à d’autres. 

Nous verrons dans les prochains mois si ces corps intermédiaires savent tirer les leçons de ces événements. Mais ce mouvement porte également au moins une interrogation pour les DRH :

Existe-t-il aussi des « gilets jaunes » dans l’entreprise ? Et si oui, qui seraient-ils ?

Il apparaît que le fond du mouvement regroupe surtout des personnes qui s’estiment délaissées par le système. Elles ne sont pas pour la plupart de ce qu’on appelle « les ménages les plus modestes » et évidemment pas les classes les plus aisées. Elles appartiennent à ce qu’une formule à l’emporte- pièce nomme « la classe moyenne » dont on oublie qu’elle constitue 80% des citoyens. Ce sont des français ordinaires, qui travaillent, qui admettent les trains de réforme, les subissent parfois trop occupés par leur vie quotidienne pour les contester.

Dans nos entreprises aussi, le gros des troupes est composé ainsi. Ces collaborateurs compétents, loyaux, fidèles qui font le job et participent aux évolutions avec parfois autant d’’enthousiasme que de résignation

Au niveau collectif,  cela semble peu de choses de changer un bureau, de modifier un système informatique, de réorganiser un réseau, de changer l’organigramme. Chacun se dit qu’après tout, après quelques grognes et de bonnes explications rationnelles tout rentrera dans l’ordre. Et c’est d’ailleurs régulièrement ce qui se passe car cette immense majorité de collaborateurs est engagée, soucieuse de son client, dotée d’une conscience professionnelle et d’un fort pragmatisme. 

Il y a bien sur la conduite de changement, la communication interne, la mise devant des faits accomplis parce que nécessaires, les explications raisonnables et raisonnées. Toutes ces techniques qui permettent de se dire que la transformation est en œuvre.

Mais lorsque ces évolutions reviennent à intervalle régulier et de plus en plus rapide, il reste parfois un goût amer. Celui d’être trimballé avec pour seule responsabilité de s’adapter coûte que coûte, d’admettre et d’appliquer.  La grande majorité le fait d’ailleurs jusqu’au jour où… Ils sont excédés, fatigués parfois inquiets de ces changements en tout sens qui leur font justement perdre le sens. Cela se traduit immédiatement non pas par une révolte ou une grève mais par un désengagement progressif, une approche fataliste de leur travail, une démotivation rampante jusqu’au jour où…ils s’en vont quand ils peuvent le faire, attendent plus ou moins patiemment que tout cela s’arrête ou  plus graves partent en burn out.

Il ne faut pas ignorer les silences dans une organisation car il est parfois lourd de menace et de risque. On a d’ailleurs souvent tendance à n’écouter que ceux qui font du bruit, qui contestent telle ou telle mesure sans jamais se préoccuper vraiment de ceux et celles qui la mettent en œuvre du mieux possible. Ces collaborateurs là sont précieux car sans eux, la meilleure réorganisation du monde, la stratégie la plus fine n’ont aucune chance d’aboutir. Alors, il faut non pas se méfier mais être bienveillant, attentionné, mesurer l’impact sur ces équipes qui après tout font confiance car le jour où elles se sentiront trahies ou non respectées, leur réaction sera profonde. Les entreprises doivent se prémunir d’être des « fabriques d’exclus internes » car ceux qui ne réclament pas ont souvent des choses à dire.

Plus que jamais dans ces périodes de profonde transformation des modèles économiques, sociaux, sociétaux, de crainte de l’avenir et d’aspiration à d’autres modes de travail, d’association aux stratégies, rien n’est plus dangereux que de ne pas considérer chaque collaborateur comme un partenaire. Le temps de la décision d’en haut, impersonnelle, aussi froide que rationnelle,  est achevé. Combien d’étudiants brillants préfèrent la start-up au grand groupe ? Combien de candidats se déclarent soucieux d’un bon équilibre de vie ? Combien de salariés sont prêts à s’impliquer dans leur entreprise sans pouvoir le faire car ils  respectent leur client et leur travail bien fait ?

Est-ce vraiment un hasard si la logique hiérarchique excède ? Si entrepreneuriat individuel fait rêver ? Si les entreprises cherchent à se libérer ?

Evidemment non. Nous changeons de société. Les recettes du passé politiques, syndicales ou d’entreprise sont percutées par les transformations, les moyens de communication, le besoin d’autonomie, d’écoute, de bienveillance et de respect.

Je crois profondément que les « gilets jaunes » sont des révélateurs d’une société qui ressent que les élites tardent à tenir compte des réalités qu’elle constate elle tous les jours dans sa vie. Cette société qui se tait « par pudeur ou par fierté » comme l’a dit le Premier Ministre dans sa déclaration du 4 décembre 

Il y a des « gilets jaunes » dans nos entreprises qui attendent un signe, une reconnaissance et une écoute et qui pour autant ne souhaitent pas se révolter ou contester pour le principe jusqu’au jour où… Ecouter ceux qui se taisent, ils ont beaucoup de choses à nous apprendre et sans doute des erreurs à nous éviter.

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