DRH et aidante à 29 ans : "Finalement t'es ni à 100% dans ton job, ni à 100% dans ton rôle d'aidante"
Mis à jour le 26/08/2026
“J’ai appris que j’étais aidante en même temps qu’on a su pour la maladie”. Marina Gilliouard a 29 ans, elle est DRH, et depuis septembre 2025, elle accompagne sa maman qui lutte contre le cancer. La situation d’aidante de Marina, 1 salarié sur 4 la vivra d’ici 2030. “C'est un chiffre qui est quand même connu, mais pour autant on le voit pas dans les entreprises”, regrette la future trentenaire.
Un constat que fait également Nils Poussielgues, responsable du centre de recherche-action sur les vulnérabilités à Audencia et spécialiste des questions sur la jeune aidance : “C’est pas forcément connu, même si ça progresse depuis une dizaine d'années, parce que c'est devenu un enjeu de société, un enjeu politique”.
💡39% des jaunes aidants n’ont pas connaissance du terme d’aidant.
(Source CRÉDOC/MACIF 2023)
La situation de Marina a forcément fait évoluer son quotidien. “J'ai compris que pour le ou la malade, il est difficile de gérer tous les papiers administratifs, sachant que moi au quotidien je le fais”. Un réflexe très commun au départ de l’aidance.
Pour les jeunes aidants, c’est encore plus complexe. On compte environ 1 million de personnes concernées (mineurs et majeurs confondus). Nils Poussielgues invite donc à faire la distinction avec les jeunes adultes aidants. “Il y a un âge pivot à 20 ans où tu prends des décisions : poursuivre tes études, ou les arrêter parce que tu dois aider ton proche”.
Arrêter d’appuyer sur le frein
Le premier frein sur l’aidance est le silence. “Moi je n’avais pas envie que ça se sache”, raconte Marina Gilliouard. Comme un problème n’arrive jamais seul, la direction change au même moment. Elle demande donc conseil à son ancien DG qui la pousse à se déclarer : "Là Marina, t'es obligée de lui en parler. Sur ton travail y a rien à dire. S'il comprend, il devrait accepter plus ou moins que tu sois un peu plus en télétravail."
Un conseil qu’elle applique mais qui ne va pas être bien traité dans son entreprise. La DRH externalisée en a parlé ouvertement. “Sachant que j'avais dit que c'était privé”, regrette-t-elle.
Pour Niels Poussielgues, c’est un classique : “90% des jeunes aidants me disent : 'J'en parle pas, parce que j'ai peur, je sais pas comment en parler.' Donc en gros le plus simple c'est de rien dire, tu caches cet aspect-là.". Pour lui, la carrière n’étant pas encore installée, il est difficile d’avoir le courage de l’évoquer. “Pas mal de jeunes aidants se disent : "Je laisse mes problématiques au pied de l'entreprise pour que ça ne nuise pas à mon évolution”, poursuit le spécialiste.
"Finalement t'es ni à 100% dans ton job, ni à 100% dans ton rôle d'aidante”
Paradoxalement,, aujourd’hui, notre DRH invite tous ceux qui sont touchés par l’aidance à le faire savoir : “Ça a changé à 100% ma vision des choses. Pour moi, oui, la personne doit le déclarer dès qu'elle le sait. Il faut en parler pour aller bien au travail après, mais il faut que ça soit accepté”, tempère-t-elle.
Si aujourd’hui Marina a quitté son poste et continue à se former, elle confesse que mêler boulot et aidance était très complexe. Elle estime son temps d’aidance à 2 jours par mois : "C'était 2 jours où j'avais besoin d'allègement du calendrier. Quand les infirmières passent et que toi tu es présente à l'hôpital, j'acceptais les coups de téléphone mais j'étais pas à 100% là-dedans”. Une situation qui ne convient à personne : "Finalement t'es ni à 100% dans ton job ni à 100% dans ton rôle d'aidante”
Au sein de son entreprise, l’accompagnement a été… défaillant. “Honnêtement je ne me suis pas spécialement sentie soutenue. Au départ oui, ça dure une semaine et puis on se dit "oh c'est rien, c'est pas grave." C'est quand même un cancer de stade 4, ça va pas durer un mois !” explique-t-elle à rebours.
Elle relate aussi un exemple très concret : “au mois de décembre, pendant la période de paye, j'étais toujours en télétravail, et finalement, ils m'ont demandé de revenir. C'était la première chimio de ma maman et il fallait faire le virement pour les collaborateurs. Si on clique sur le bouton c'est important. Sur le poste de DRH, c'est assez compliqué de donner son périmètre à 100% à quelqu'un d'autre le jour où tu es absente”.
Ce que les RH peuvent faire : déverrouiller les portes… avant de les ouvrir
Pour Marina, la première chose à faire pour les RH est simple : informer et sensibiliser les collaborateurs. En gros, leur dire : "Vous avez le droit d'être aidant, n'hésitez pas à en parler”.
Nils appuie fortement le propos : "Même si la personne n'en parle pas en entretien, de dire que dans notre organisation, on prend en compte l'aidance. Présenter un panel de solutions sans être exhaustif, ça peut résonner et être rassurant”, explique-t-il en ajoutant : "Le congé proche aidant est une obligation dans beaucoup d'organisations. C'est le début de la libération de la parole.”
L’autre approche complémentaire est la désignation d’un “référent aidant” dans l’entreprise, à l’image de ce qui est déjà fait sur le handicap : 3 salariés aidants sur 4 y sont favorables. “Tu as besoin d'être dans une logique de pair, d’avoir quelqu'un à qui tu peux t'identifier et te confier, plus simplement que ton manager ou ta RH”, acquièse Nils Poussielgues.
Plus la discussion avance et plus l’impression qu’aidance et jeune aidance se rapproche. En 2021, on entrait dans l’aidance à 39 ans, aujourd’hui on se rapproche de 33 ans. Est-il donc utile de différencier les deux ? “Si tu mets un grand panier avec les 11 millions d'aidants, des très jeunes aux plus âgés, les moyens de communication ne sont pas les mêmes, les besoins de détection et d'accompagnement non plus”, alerte Nils. Pour lui, il est indispensable d’évoquer les sujets distinctement.
L’une des solutions pourrait aussi venir de la voie légale : instaurer un statut de jeune aidant comme en Grande-Bretagne par exemple. Marina y est favorable. Tout comme Nils : “Je pense que c'est une bonne idée. Ça progresse en France. Il y a le RSE (régime spéciale études) qui permet d'aménager le temps. Ce statut pourrait ouvrir à des aides financières, parce que ça coûte assez cher, voire très cher, d'être aidant”. Aussi bien en temps qu’en monnaie sonnante et trébuchante.
Plus encore, la jeune aidance peut avoir un impact tôt avec un effet boule de neige sur la suite de son parcours pro. “Dire à sa direction "je suis aidant/aidante" au début de sa carrière, ça peut vite changer les choses. Si la personne s'arrête à 100% et doit revenir sur le marché du travail, évidemment c'est plus impactant”, constate Marina avant de conclure : “Quelqu'un qui a 40 ans a déjà beaucoup plus d'expérience, il est en capacité de dire "je stoppe pendant un an" et il a son expérience d'avant. Nous on vient d'arriver sur le marché du travail, donc je pense que c'est un peu plus compliqué”.
💡Les 4 profils de jeunes aidants
- Les submergés : ceux qui sont lourdement impactés
- Les éprouvés : ceux qui sont en recherche de soutien
- Les distanciés : ceux qui sont très au fait des dispositifs de soutien
- Les épaulés : ceux qui vivent bien l’aidance
(Source : Crédoc - Macif 2023)