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Mettre les personnes en mouvement

On pourrait résumer Vincent Schmidt à son titre mais ce serait passer à côté de l’essentiel : un parcours où le sport, les ressources humaines et l’inclusion composent une seule et même histoire. Du quartier de Velotte au Centre omnisports Pierre Croppet, en passant par l’association Entre-Temps Escalade, Vincent nous guide, le temps d’une journée, dans ces endroits qui racontent son histoire : des lieux simples, où se construit sa vision de l’insertion. Adhérent de l’ANDRH depuis 2008, sa trajectoire dessine une feuille de route singulière, où chaque étape porte la même conviction : l’inclusion n’avance jamais seule, elle se construit en mouvement, avec les autres.

Ces dernières semaines, la Maison de Quartier de Grette-Butte à Besançon bruisse de vie. Dans une salle, des adultes se retrouvent autour de l’activité physique, première étape pour raviver une dynamique d’insertion. C’est dans ce décor que Vincent Schmidt nous accueille. Authentique, cet amoureux du sport pilote des projets handicap avec une posture singulière : structurée, sensible et ancrée dans le réel, forte d’un parcours construit au croisement du sport, de l’éducation, de l’insertion et des RH. Loin des discours désincarnés, il habite les lieux qu’il accompagne, parle d’emploi et de parcours comme on parle d’une équipe.

 

Des racines bisontines au collectif

 

Bisontin, Vincent Schmidt s’est construit dans un terreau où le collectif n’est pas un concept, mais une manière de vivre. Le quartier, les associations, les bénévoles, tout converge vers un même point d’ancrage : le club de football du stade Henri Joran.

À 11 ans, il y devient « assistant éducateur » sous l’œil bienveillant de son entraîneur. Pas encore de management au sens académique du terme, mais déjà l’essentiel : « organiser un groupe, faire circuler la parole, encourager, recadrer et accueillir les différences », se souvient-il. Le sport, ne tarde pas à devenir plus qu’une activité : « même si je ne l’ai pas connu, j’ai sûrement été inspiré dans mon orientation par l’histoire d’Henri Joran, patron des faïenceries de Casamène qui a créé le club en 1947 pour permettre à ses ouvriers et leurs familles de pratiquer le sport ». À 14 ans, il découvre l’escalade avec l’association Entre-Temps Escalade, un autre sport qui lui permet « d’apprendre à mesurer [ses] limites, à faire équipe autrement, à [s’]adapter », raconte-t-il.

Très tôt, son projet se précise : il veut travailler dans le management du sport. La licence Sciences et techniques des activités physiques et sportives s’impose comme une évidence. Mais l’évidence se heurte à une limite : aucune solution n’est trouvée pour adapter les épreuves sportives à son handicap. La porte se referme. Il en parle peu, mais sans détour : « C’est une difficulté dont je ne parle pas beaucoup, mais elle a été fondatrice », confie-t-il. Une blessure qui va tracer son chemin.

 

Quand le handicap devient bifurcation

 

Ce qui pourrait n’être qu’un obstacle devient chez Vincent une bifurcation décisive. Au lycée, alors que son projet de rejoindre un cursus sportif s’effondre faute de solutions adaptées, son professeur, lui ouvre une porte inattendue : « Si tu ne peux pas aller à la fac de sport, viens à l’IUT. Tu pourras faire tes stages dans le milieu sportif », lui a-t-il glissé.

Vincent intègre alors l’IUT Besançon-Vesoul pour y suivre un DUT gestion des entreprises et des administrations option RH. Ce cursus, ponctué de stages à la Direction des sports de la Ville de Besançon sur des travaux d’audits et de projets d’organisation du travail, lui permet de découvre alors un univers qu’il n’avait jamais envisagé : celui des RH. « Je ne connaissais pas ce monde-là, mais très vite, j’ai compris que les RH, c’était du lien, du collectif, de l’accompagnement. Cela me parlait », explique-t-il.

Son DUT en poche, il poursuit en licence professionnelle et obtient un titre du CNAM en RH. La boucle se refermera l’année d’après lorsqu’il décroche un master en management du sport à l’Université Marie & Louis Pasteur. Une victoire pour lui : « C’était une manière de réparer quelque chose mais aussi de relier mes deux mondes : le sport et les RH », souligne-t-il. Deux univers qu’il ne cessera plus de faire dialoguer.

 

Insérer par l’action

 

Avant de poser ses valises au Centre Omnisports Pierre Croppet, Vincent débute, pendant près de 4 ans, comme chargé de missions RH à temps partagé au sein du groupement d’employeurs Profession Sport & Loisirs de Besançon. Il y travaille sur l’accompagnement des structures, la sécurisation de l’emploi sportif et la mise en place des règles et pratiques. « Là, j’ai vraiment vu comment les RH pouvaient soutenir le terrain, pas l’alourdir », résume-t-il.

Son premier grand terrain d’expérimentation de l’insertion, il le trouve au Centre Omnisports Pierre Croppet, une association née à l’origine de l’initiative de personnes en situation de handicap. Vincent y est recruté comme chargé de développement, et y restera six années. Il y dirige l’accueil de loisirs pour les enfants, accompagne la construction d’une nouvelle piscine équipée d’une rampe d’accessibilité, pilote l’accompagnement des salariés du chantier d’insertion pour des personnes éloignées du marché du travail et appuie le directeur sur les enjeux RH. Ce projet, lui permet d’obtenir un DES JEPS, le diplôme de directeur de structures et de projets dans le secteur de l’éducation.

C’est à cette période qu’il répond à l’appel à projets du Trophée Juni’OR de l’ANDRH. Il y présente un travail sur la gestion des compétences au sein du chantier d’insertion du centre omnisports, articulé autour d’une idée singulière : utiliser le cheval comme outil d’acquisition de compétences et créer un passeport formation pour accompagner les salariés vers l’emploi. Le jury lui attribue un coup de cœur. Il sourit en se rappelant cette journée : « À Paris, tout le monde était étonné de me voir là. »

 

Inventer des solutions

 

Grâce au trophée, son travail commence à circuler. La directrice de l’ARIS de l’époque, l’association qui porte le Cap emploi Doubs – Territoire de Belfort, s’y intéresse de près. Elle l’invite à rejoindre le conseil d’administration, comme administrateur bénévole. Vincent observe, écoute, contribue puis finit par formuler ce qui s’impose doucement : « J’aimerais bien passer du côté des salariés » déclare-t-il.

En 2017, il franchit le pas et rejoint officiellement l’ARIS sur différents postes. Dès son arrivée, il découvre une structure singulière : 80 % de son activité est dédiée au service public Cap emploi, mais l’association refuse de s’y cantonner. L’ARIS revendique un rôle plus large pour porter des valeurs, proposer, expérimenter, ouvrir des chemins nouveaux entre emploi, handicap et territoires. Vincent trouve là un terrain à sa mesure : un espace où l’on peut penser autrement, tester, ajuster, faire avec les réalités du terrain plutôt que les contourner.

Au cœur du projet associatif porté par l’ARIS, un dispositif tient une place particulière : l’H’activateur. Pensé comme une rampe de relance, il remet les personnes pour reprendre des habitudes, se lever le matin, retrouver une régularité, recoller avec un collectif… autant de repères qui avaient souvent disparu. « On remet les personnes dans une dynamique, dans une temporalité, dans un groupe », précise-t-il.

 

Les leçons d’un parcours

 

Interrogé sur l’impact de son handicap dans sa trajectoire professionnelle, Vincent ne cherche pas à contourner le sujet. « Évidemment, mon handicap a joué. Dans le positif comme dans le négatif » mentionne-t-il. Ces difficultés ont été, en partie, « réparées » lorsque l’université lui a ouvert l’accès au master de management du sport. Une manière, dit-il, « de remettre du sens là où il y avait eu une cassure ».

Aujourd’hui, ce qu’il retient, ce sont les enseignements. D’abord, qu’aucune inclusion ne fonctionne sans une volonté explicite de la hiérarchie. Ensuite, qu’on ne peut pas comprendre un besoin si le salarié n’a pas l’espace pour l’exprimer, ni embarquer une équipe sans explications claires, transparentes, assumées. Il insiste sur un point souvent mal compris : un manager ou une direction ne peuvent pas tout dire à la place du salarié, notamment lorsqu’il s’agit de santé. Leur rôle est ailleurs : créer les conditions de confiance, poser un cadre, ouvrir des espaces de dialogue, sécuriser les échanges.

 

L’aventure d’un poste

 

Lorsqu’il évoque les aménagements de poste menés par ses collègues du service Cap emploi 25-90, Vincent parle d’une « aventure à quatre ». Une aventure qui ne peut fonctionner que si chacun joue pleinement son rôle. Il y a d’abord le salarié, qui doit pouvoir exprimer ses besoins, ses limites, ses contraintes. Il y a l’employeur, qui s’engage, ajuste l’organisation, redessine parfois le quotidien de travail. Il y a le médecin du travail, indispensable pour éclairer, sécuriser, arbitrer. Et enfin l’intervenant de Cap emploi, qui apporte l’expertise, accompagne la mise en œuvre, et veille à ce que tout tienne dans la durée.

Pour Vincent, un aménagement de poste ne se résume jamais à un siège adapté ou à un écran réglable. C’est une recomposition de l’activité, des horaires, des interactions, parfois même des missions. Un travail qui exige écoute, coordination et un effort de pédagogie dans une logique d’adaptation collective et non une contrainte subie.

 

L’ANDRH, une rencontre

 

Membre de l’ANDRH depuis 2008, Vincent n’imaginait pas vraiment, au départ, que l’histoire durerait. Ses débuts au sein du groupe sont discrets. Vincent ose candidater au Trophée Juni’OR de l’ANDRH. La suite agit comme un accélérateur : les regards changent, une nouvelle génération de DRH arrive, les échanges se densifient, et peu à peu, les liens se tissent naturellement. Puis il croise la route de Nicolas Eymin et de Nicolas Combes, les deux derniers présidents du groupe local, qui voient en lui un potentiel et l’encourage à s’investir.

En mars 2024, il devient vice-président du groupe local de Franche Comté aux côtés de Sébastien Mairot. Un rôle qui prolonge son engagement et lui permet d’animer une réflexion collective sur l’emploi, le handicap et les transformations du travail dans la région. Il organise régulièrement des soirées thématiques consacrées au handicap et à l’insertion qui « permettent de faire dialoguer DRH, acteurs du territoire, employeurs et partenaires sociaux, de partager des retours d’expérience concrets, de lever les représentations et de montrer que l’inclusion n’a rien d’une contrainte. C’est un levier de performance, de cohésion et de sens. » indique-t-il.

 

Changer de perspective

 

Vincent distingue deux manières d’aborder le recrutement ou l’accompagnement de personnes en situation de handicap. La première, qu’il appelle la démarche « minimum », consiste à rester dans le cadre du poste : mener un entretien classique, mettre le candidat en confiance, évaluer uniquement les limitations en lien avec les missions, et ajuster à la marge. Une approche fonctionnelle, mais contrainte par le cadre existant.

La seconde, plus volontariste, renverse la perspective : imaginer un poste à partir du candidat, et non l’inverse. Penser l’organisation autrement, travailler étroitement avec le Cap emploi du territoire, construire des missions sur mesure dans une logique de potentiel plutôt que de manque. Une démarche plus exigeante mais, selon lui, celle qui « transforme réellement la culture RH. »

Pour les salariés déjà en poste, lorsque des difficultés de santé surviennent, Vincent plaide pour les accompagner vers la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé. Non pas comme un stigmate, mais comme un levier : davantage de possibilités d’aménagement, un dialogue facilité avec le médecin du travail, un cadre clair pour sécuriser les parcours. Agir tôt permet, conclut-il, « d’éviter la rupture et de remettre l’individu au centre des décisions ».

Au fond, Vincent ne théorise pas l’inclusion. Il la pratique. Partout où il passe, il garde la même boussole : remettre les personnes en mouvement, créer des ponts, construire des solutions concrètes. Une manière profondément humaine de faire de l’inclusion non pas un slogan ou un discours, mais une dynamique vivante et collective.

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