CV-maton : Et si créer un CV n’était plus un frein mais une simple formalité ?
Comment est née l’idée du CV-Maton ?
Samia Gentil : L’idée est venue tout naturellement après 15 ans dans le recrutement. Pendant toutes ces années, j’ai accompagné des entreprises mais aussi énormément de candidats. Et je me suis rendu compte qu’un frein revenait constamment : la difficulté de parler de soi.
Beaucoup de personnes très compétentes (techniciens, opérateurs, artisans, employés de terrain…) n’ont ni l’habitude, ni parfois les mots, ni même parfois l’ordinateur pour créer un CV. Et encore moins pour l’adapter aux codes actuels.
Paradoxalement, ce sont justement ces profils là dont les entreprises manquent cruellement. On a en France des centaines de milliers d’offres non pourvues, notamment parce que les candidats qui pourraient les occuper ne parviennent pas à formaliser leur parcours.
J’ai d'abord lancé un ATS (système de suivi des candidats), puis j’ai commencé à travailler sur l’IA. Et là, je me suis dit : « Pourquoi ne pas créer un pont direct entre le candidat et l’entreprise, sans barrière ? Pourquoi ne pas rendre le CV accessible à tous ? »
Le déclic final est venu en observant les cabines photo dans les centres commerciaux. C’est un objet universel : tout le monde y entre sans se poser de question. Je suis partie de cette image pour imaginer une cabine qui génère un CV complet juste en parlant. C’est ainsi qu’est né le CV‑Maton.
Comment fonctionne cette cabine et qu’offre-t-elle aux candidats ?
S.G. : La cabine reprend le design d’une cabine photo, mais l’intérieur est totalement réinventé. Le candidat s’assoit, et une IA vocale le guide. Elle pose des questions simples, adaptées à son métier et à son niveau. Pour certains publics, l’IA peut aussi s’adapter à la langue du candidat afin de faciliter l’échange et lever les freins à l’expression. Le candidat n’a rien à rédiger, il parle de son expérience, ses compétences, ce qu’il aime dans son travail, ce qu’il maîtrise le moins, ses motivations. Aussitôt un CV est généré, et structuré, cohérent, fidèle à la réalité du métier exercé. Le CV est instantanément disponible en version papier, par SMS et e-mail.
Pourquoi ces trois formats ?
S.G. : Parce qu’on s’adresse aussi à des personnes qui n’ont pas d’ordinateur, ou qui sont peu à l’aise avec les outils numériques. Le téléphone, lui, tout le monde l’a.
Mais la magie ne s’arrête pas là : la cabine intègre des offres d’emploi et propose automatiquement aux candidats celles qui correspondent à leurs compétences. Et ce Matching s’appuie sur les fiches ROME (Répertoire Opérationnel des Métiers et des Emplois) de France Travail, donc sur une base officielle, et non sur une IA « qui devine ».
Enfin, si la personne souhaite postuler, elle le fait immédiatement, depuis la cabine. Tout est fluide, immédiat, sans rupture.
À qui s’adresse le CV-Maton et comment s’adapte-t-il à des profils très différents ?
S.G. : À tout le monde. Et c’est vraiment ce qui me tient à cœur.
À l’origine, je pensais toucher en priorité les personnes éloignées de l’emploi ou peu à l’aise avec la rédaction. Mais dans les faits, on voit passer :
- Des étudiants qui font leur premier CV ;
- Des jeunes en recherche d’un premier job ;
- Des mères de famille qui n’ont pas recruté depuis des années ;
- Des seniors en reconversion ;
- Des personnes étrangères qui ne parlent pas encore bien français ;
- Et même des cadres qui veulent un CV à jour.
Nous avons intégré dix langues dans la cabine dont l’arabe, le turc, le roumain, l’espagnol, l’anglais et l’ukrainien. La personne raconte son parcours dans sa langue, l’IA génère un CV, puis il est automatiquement traduit. Cela permet de lever un frein énorme : la langue ne doit plus empêcher d’accéder à un emploi.
Et oui, la machine adapte ses questions. Un technicien aura des questions courtes, simples, très orientées sur les compétences pratiques. Un cadre sera davantage challengé sur ses responsabilités, ses réalisations, sa vision. L’objectif est que chaque CV soit juste, précis et exploitable pour les entreprises.
Quelles retombées avez-vous observées depuis le lancement ?
S.G. : Même si le projet est jeune (lancé le 11 septembre), les retombées sont incroyables.
Les deux cabines d’Atlantis à Nantes ont généré un trafic inattendu.
Par exemple, le Leclerc de Nantes a reçu plus de 1 000 candidatures en deux mois sur une trentaine d’offres. Des candidats viennent parfois de 40 ou 50 km juste pour faire leur CV !
On a aussi noué des partenariats très forts avec France Travail, la Banque des Territoires, La Poste, les missions locales et la Région Île-de-France.
On installe de nouvelles cabines chaque mois : centres commerciaux, grandes entreprises, écoles, La Poste… Et on développe aussi une formule événementielle pour les salons de l’emploi. L’intérêt est réel, parce que l’outil répond à un besoin concret, immédiatement mesurable.
Ce que je vois surtout, c’est l’impact humain. Quand un candidat qui n’a jamais fait de CV sort de la cabine en disant : « J’ai postulé à deux offres ! », c’est exactement pour ça que j’ai créé ce projet.
Quels conseils donneriez-vous à un DRH qui souhaite tester le dispositif ou l’utiliser dans son entreprise ?
S.G. : Le meilleur conseil : venir essayer. Il faut vivre l’expérience pour comprendre à quel point elle est fluide et naturelle. Nous proposons des démonstrations avec tablette, casque et micro. Les DRH se rendent vite compte que ce n’est pas un gadget : c’est un vrai outil d’inclusion et de sourcing.
J’invite vraiment les DRH à tester, à expérimenter, à nous challenger. Nous sommes une start‑up locale, et notre force, c’est d’évoluer vite. Chaque retour, chaque contrainte terrain nous permet d’améliorer la cabine. C’est de la co‑construction permanente.
Et puis, soyons honnêtes : innover en recrutement n’a jamais été aussi nécessaire.
Les besoins des entreprises changent, les candidats aussi. Le CV‑Maton, c’est une nouvelle façon de faire se rencontrer les deux.
Découvrez l'interview de Samia Gentil dans le hors-série Pays de la Loire